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Découvertes rituelles à Tana toraja : cérémonie funéraire et mariage

Par on 30 septembre 2017

Les Torajas, peuple majoritairement chrétien aujourd’hui, ont conservé peu de pratiques héritées de leurs anciennes croyances animistes. De toutes les cérémonies que ce peuple pratiquait il y a quelques décennies, il ne reste aujourd’hui que les cérémonies funéraires. Durant notre séjour à Rantepao nous avons eu l’occasion d’assister à l’une d’entre-elles. Croyez-moi ces cérémonies ne peuvent pas laisser indifférent. Plusieurs semaines après j’en garde encore un fort souvenir. Mais avant de tout vous raconter, remettons un peu les choses dans leur contexte.

Chez les Torajas la mort tient une place très importante. Ce n’est pas un sujet tabou, bien au contraire. Les Torajas continuent d’entretenir des relations avec les défunts bien après le jour du décès. Les morts continuent à faire partie du quotidien. A un tel point que le corps du défunt repose dans la maison familiale pendant de longs mois dans l’attente des funérailles. En effet la cérémonie funéraire, appelée « tomate », peut avoir lieu plusieurs mois ou plusieurs années après le décès. Ces cérémonies coûtent des milliers d’euros car elles durent plusieurs jours (parfois jusqu’à une semaine) et regroupent plusieurs centaines de personnes. Du temps est donc nécessaire pour amasser cet argent et organiser la venue de tous les invités à Tana Toraja.

En attendant les funérailles le corps est embaumé et prend donc l’apparence d’une momie. Pendant cette période s’étalant de la mort de la personne aux funérailles, la personne décédée est considérée malade. Les membres de la famille continuent de lui parler et même de lui apporter à manger plusieurs fois par jour. De cette façon ils manifestent leur amour et respect pour le défunt.

Trois mois après le décès d’une femme, nous voilà donc à son « tomate ». Vous devez sans doute vous demander: « Mais ce n’est pas bizarre quand même d’aller assister, en tant que touriste, aux obsèques d’une personne que l’on a pas connue ? ». J’avoue que Franck et moi nous sommes posés la même question. J’imagine mal des touristes au fond de l’église lors de l’enterrement de mes proches… A Tana Toraja cela ne choque pas, au contraire. La famille semble contente d’accueillir les touristes. Plus il y a de monde mieux c’est. La fille de la défunte est même venue me remercier d’être venue et est restée quelques minutes à côté de moi.

La fille de la défunte.

La fille de la défunte.

Quand nous sommes arrivés il n’y avait pas grand monde et nous étions les seuls touristes. Il faut dire que c’était le premier jour des funérailles et qu’il était encore tôt. Une heure plus tard les lieux étaient emplis de monde et nous étions vraiment surpris de constater que nous étions autant de touristes que de locaux. La machine a l’air bien rodée : entre deux lectures du prêtre le speaker remercie les touristes d’être venus dans plusieurs langues (anglais, français, italien…).

Et voila ce que ça donne du côté des touristes !

Et voila ce que ça donne du côté des touristes !

Nous profitons de ce moment calme pour observer la mise en place de l’espace de célébration. En seulement trois jours, des « maisons » temporaires en bambous ont été construites pour accueillir les invités (y compris les touristes). Ces abris sont assez sommaires mais jolis car des décorations rouges les ornent. Toutefois nous sommes surpris de découvrir des bannières de publicité pour des marques de cigarettes… Quoique cela semble moins choquant lorsque l’on sait que l’on voit de la publicité pour les cigarettes un peu partout en Indonésie avec des slogans tels que « Pro never quit » (« Les pros n’arrêtent jamais »)…

Au bout du chemin, l'espace où se rendront les proches de la défunte à plusieurs reprises durant la cérémonie.

Au bout du chemin, l’espace où se rendront les proches de la défunte à plusieurs reprises durant la cérémonie.

Juste derrière nous des femmes préparent des plateaux avec les différentes offrandes reçues par la famille (cigarettes, figues, sucre…). Le prêtre, lui, récite son sermon. Nous remarquons également la présence d’un membre de l’administration gouvernementale. D’après les dires de notre guide il est ici pour récolter les taxes sur les animaux (porcs, buffles) et s’assurer que tout est bien fait dans les règles. Quelques mètres plus loin il y a aussi une équipe qui filme la cérémonie. Peut-être est-ce la télévision nationale.

Perdue dans ses pensées pendant la préparation des offrandes.

Perdue dans ses pensées pendant la préparation des offrandes.

Lorsque le sermon du prêtre se termine la famille du défunt vient nous offrir un thé avec des gourmandises dont des deppa tori, des morceaux de gâteau à la banane et des chips de bananes. Un peu plus tard on nous offrira même le plat traditionnel toraja : le pa’piong, plat à base de cochon, cuit dans des bambous. Toute la matinée nous verrons des cochons, ficelés à des bambous, prendre la direction des cuisines avant d’être éviscérés et passés au lance-flamme avant d’être cuits.

Cuisson du Pa'piong.

Cuisson du Pa’piong.

Quelques minutes plus tard la cérémonie commence réellement. Plusieurs processions se mettent en marche vers le bâtiment principal. Les hommes sont habillés en noirs. Beaucoup d’entre-eux sont vêtus d’un sarong qu’ils utilisent pour couvrir leurs jambes et portent un chapeau traditionnel. Pour les femmes je remarque qu’il y a deux tenues différentes. Certaines sont vêtues d’une tenue traditionnelle noire avec quelques broderies aux teintes rouges/orangées. : ce sont les membres de la famille directe et leurs proches. Les autres femmes, habillées en longues jupes noires et en hauts oranges, connaissaient également la défunte mais n’entretenaient pas de relations aussi étroites avec elle. Celles-ci, souvent des cousines ou des voisines, veillent à ce que les autres invités ne manquent de rien. Elles aident notamment à servir les repas et les boissons. Les fillettes et les jeunes femmes sont magnifiques. Elles sont vêtues de tenues noires ou rouges ornées par des bijoux de perles. Enfin les invités qui n’ont pas de tenues spéciales sont des personnes plus éloignées de la famille.

Comment ne pas tomber sous le charme ?

Comment ne pas tomber sous le charme ?

En milieu de matinée le buffle est amené et attaché au centre de l’espace de cérémonie. Les touristes sont maintenant plus silencieux. Tout le monde a compris que ce buffle sera sacrifié quelques minutes plus tard. Un couple de touristes cachent les yeux de leur enfant. Cela fait rire quelques locaux : les enfants d’ici regardent la scène et ne sont pas choqués.

De mon côté je redoutais un peu ce moment mais de façon assez surprenante cela a été moins dur à regarder que ce que j’avais imaginé. Le buffle était de dos à moi alors peut-être que cela a rendu les choses un peu plus facile… Tout se passe très vite. L’animal est égorgé d’un seul coup de lame de machette et s’effondre sur le sol. Malgré qu’il soit mort son corps sursaute à quelques reprises. Ces mouvements ainsi que le sang qui continue de s’écouler me font réagir physiquement. Je n’ai pas de haut-le-coeur mais pendant quelques instants je ressens des variations de températures. Un peu comme lorsque l’on est malade. Cette sensation s’estompe assez vite.

Une procession se met en marche dès la fin du sacrifice.

Une procession se met en marche dès la fin du sacrifice.

Maintenant la bête gît sur le sol, inerte. Plusieurs hommes arrivent, installent des nattes de bambous au sol près de la bête et commence à lui retirer sa peau. Elle sera séchée puis exportée pour être vendue. Puis les entrailles de l’animal sont retirées, les membres de l’animal sont sectionnés et la viande est coupée en morceaux et placée sur les nattes de bambous. En moins d’une heure il ne reste plus rien de l’animal à part sa tête qui reste sur le sol, à la vue de tous. La viande sera ensuite partagée entre la famille du défunt, les invités et les villageois.

Pour de nombreux peuples occidentaux cette coutume peut paraitre barbare, ou du moins suscite de nombreuses réflexions sur la façon dont les Hommes traitent les animaux, que se soit lors de sacrifices rituels ou lors des élevages en batterie pour notre consommation. Ici les Torajas croient que sacrifier des buffles aide l’âme du défunt à rejoindre le paradis. Et comme le paradis est assez loin de Tana Toraja plus il y a de buffles sacrifiés mieux c’est. Les buffles sont donc des animaux sacrés et les Torajas prennent grand soins d’eux durant toute leur vie.

Après avoir repris nos esprits notre guide nous amène dans les cuisines pour nous faire découvrir l’envers du décor. Ici il n’y a que des femmes. Les hommes ne cuisinent pas. Ils ont aidé avant la cérémonie à construction des bâtiments temporaires en bambous. Ces femmes parlent très peu anglais donc il est assez difficile de communiquer mais elles ont l’air contentes de nous rencontrer et sont ravies de nous apprendre quelques mots en langage Toraja.

Tant de gentillesse dans le regard de cette femme habillée en mauve.

Tant de gentillesse dans le regard de cette femme habillée en mauve.

Petit aparté accessibilité. Les cérémonies funéraires ont lieu dans les maisons familiales. Par conséquent l’accessibilité de chaque cérémonie sera différente. L’accès à la cérémonie funéraire à laquelle j’ai assistée n’était pas facile. Il y avait une pente bétonnée permettant de se rendre assez facilement de la voiture à la propriété mais après les choses se compliquaient. Le sol était boueux et les « chemins » à suivre pour se déplacer étaient faits de bambous. Les toilettes étaient à la turque.

Il est maintenant temps de quitter la cérémonie funéraire. Notre guide décide de nous amener au mariage d’un couple dont il connait vaguement la famille. Ici il n’y a pas de sacrifices de buffles mais on mange également du Pa’piong. L’ambiance est plus joyeuse et nous devinons que certains hommes sont alcoolisés. Il faut dire que le vin de palme, alcool local, ne manque pas.

Contrairement à la cérémonie funéraire, pour le mariage il n’y a pas de constructions temporaires. Les invités sont assis sous les tongkonans ou par terre sous des chapiteaux. Les habits traditionnels sont les mêmes, en version blanche plutôt que noire. Les tenues des mariés sont impressionnantes. Ils sont couverts de broderies dorées et de bijoux.

Les mariés resteront là tout l'après-midi à prendre des photos avec les convives.

Les mariés resteront là tout l’après-midi à prendre des photos avec les convives.

Nous voulons nous rapprocher discrètement du podium pour admirer leurs tenues mais notre présence ne passe pas inaperçue et déclenche une déferlante de selfies. Les invités sont contents de nous voir et veulent prendre des photos avec nous. La situation est assez cocasse : pendant plus de quinze minutes nous nous retrouvons entourés de jeunes et de moins jeunes. Certains d’entre-eux, surpris par la couleur de cheveux de Franck, les touchent comme pour vérifier que se sont bien des vrais !

Le selfie, une mode que l'on retrouve dans toutes les cultures !

Le selfie, une mode que l’on retrouve dans toutes les cultures !

C’est dans cette bonne humeur ambiante que cette semaine riche en découvertes à Tana Toraja se termine. J’ai adoré découvrir la vie de ce peuple à la culture si différente et si fascinante. Cette étape restera sans doute l’une des plus marquantes de notre aventure en Asie du sud-est et nous nous en souviendrons pendant longtemps.

 

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2 Comments
  1. Répondre

    Marine

    3 octobre 2017

    Ton article est très intéressant, on rentre bien dans l’ambiance de l’événement, tu as pu assister à quelque chose d’assez rare pour nous, alors merci de partager cela, même si j’imagine que ce n’était pas forcément facile à vivre sur le moment.
    Les photos sont magnifiques!

    • Répondre

      Aurélie

      3 octobre 2017

      Je suis ravie d’avoir réussi à te faire ressentir cette ambiance si particulière. C’est vraiment un évènement auquel assister si les cultures indigènes t’intéressent. En tous cas merci beaucoup pour ces jolis compliments.

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